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Recherche de la fine pointe par le vidéothécaire en sa vidéothèque

 

Le cinéma, dans la découverte de lui-même, naîtra au Cinématographe.

 

Identité. Il en va de l’homme comme du vidéothécaire. Après la constitution d’un socle identitaire, il importe d’y faire fructifier de l’intuition. Dans la pratique de son métier, on lui a demandé de réunir ce qui représente, à ses yeux, un patrimoine cinématographique. De cette mission forcément inachevée - le patrimoine est un géant en marche perpétuelle - il convient d’en penser la suite et de découvrir dans les films d’aujourd’hui ce qui s’annonce comme une modernité possible, afin de chapeauter la pyramide patrimoniale d’une fine pointe temporaire. Quelle serait la nature de celle-ci : peut-être la recherche d’une avancée dans la spécificité d’un art cinématographique encore jeune et qui n’a pas fini de nous en prouver ! Cette pointe fine ne se constituerait pas par élimination ou rétrécissement. Elle comporterait un paradoxe : elle serait fine et large à la fois ; large de tous les champs du possible mais fine pour en récuser le superflu. C’est peut-être l’enjeu le plus délicat mais sans doute le plus excitant pour un vidéothécaire car il doit faire face à un déluge d’images de natures différentes, mais qui toutes subissent des influences plus ou moins préjudiciables dont l’infantilité n’est pas le moindre des dangers.

Cinématographe : art dans son entier parce que mot dans son entier. La perpétuelle crise du cinéma n’a rien à voir avec la question de son financement, ce que beaucoup de monde et les artistes eux-mêmes voudraient nous faire croire, mais avec uniquement la question de son identité : le cinéma n’a pas encore trouvé son nom (il pourrait être « Cinématographe », synonyme d’art cinématographique comme disait Robert Bresson), par conséquent il demeure en crise. C’est un état somme toute normal puisqu’il procède de l’homme lui-même qui, dans la pratique de son art, s’invente en parallèle. Alors que la télévision ne montre que ce qui est déjà visible et même l’influence, le cinéma (et ce n’est pas un jugement de valeur, c’est un état de fait) précède – même d’une fraction de seconde – l’événement puisqu’il le crée. Cette possibilité intuitive du cinématographe est malheureusement la moins utilisée puisque son champ de recherche est trop souvent occupé par la répétition, l’imitation, le passéisme (ou son contraire la fuite en avant), l’acteur roi, et la récompense cannoise. A se demander d’ailleurs si le champ des possibilités du cinématographe est trop riche et trop vaste pour ce que nous sommes parfois trop pauvres et petits. Il pourrait être intéressant de penser que tout lui a été révélé et que malheureusement c’est notre incapacité de spectateur à prendre (ou comprendre) qui empêche cette révélation.

 

Chemin faisant. Comme un vidéothécaire qui guetterait la verticalité de son fonds (c’est-à-dire la solidité de sa base et la pointe fine de son sommet) il importe également à ce même vidéothécaire de déceler dans les films qui se présentent à lui comme une semblable verticalité qui, s’opérant contre le chaos d’un tournage et le souffle déséquilibrant de sa technique, serait le gage d’une modernité possible et d’un progrès dans l’exercice d’un art sortant à peine de l’enfance. Selon Deleuze, l’homme devrait être un animal aux aguets. Il conviendrait alors au vidéothécaire de ne pas se laisser abuser par l’appeau et le piège d’une fausse modernité, ni même de décréter bon ou mauvais tel ou tel film, ce serait puéril, mais simplement de dégager d’un torrent d’images le ou les films qui comporteraient une solution d’avenir pour un art cinématographique encore trop dépendant des autres arts, notamment de la littérature et de l’art dramatique dont le théâtre est la véritable maison.
Quelle serait l’annonce d’une modernité possible dans l’art cinématographique ? Cette recherche de la « fine pointe » pourrait être, par exemple, une mise aux aguets consistant à repérer les choses qui s’ajoutent à l’image qui ne seraient pas de l’image et qui, loin d’exprimer une modernité, exprimeraient plutôt encore une influence « passée » ; en quelque sorte donc repérer les « névroses de l’image » :

                - mouvements inadéquats :  le travelling est-il une possibilité cinématographique où naît-il de la peur de « perdre son sujet », de l’orgueil de trop le posséder ou bien encore de l’attitude qui consiste à tourner inlassablement autour du « pot-sujet »; les déplacements de caméra représentent-ils un désordre de la pensée chez le cinéaste, un désir inconscient de figurer dans la «ronde extatique» du film ou une nécessité vraie d’accompagnement ou de soulignement; peut-on rendre le mouvement intérieur du film par des mouvements extérieurs de caméra? Peut-on porter une caméra comme une deuxième tête ou faut-il bien séparer sa tête de sa caméra et seulement alors, une fois bien séparées, les faire fonctionner ensemble;

                - histoires toutes tracées : le scénario est-il un «trotteur» pour ne pas tomber, un déambulateur pour compenser un handicap inconnu; comment sort l’histoire?Est-ce une histoire mise en images ou bien une histoire qui sort des images?

                - imitation : l’interprétation vise-t-elle à des performances et des prix d’imitation (cf. Marion Cotillard dans La Môme) ? Ou faut-il opposer à l’assurance de ces acteurs «le charme des modèles qui ne savent pas ce qu’ils sont […], capables de se soustraire à leur propre surveillance? […] ce n’est pas qu’ils manquent de naturel, c’est plutôt qu’ils manquent de nature» (Robert Bresson);

                - reproduction : le film reproduit ou révèle** ? Le temps d’exposition d’une pellicule n’est pas une chambre (funéraire) d’enregistrement ou de conservation (d’archives). Ce temps d’exposition est nécessairement un temps de révélation qui nous montre un agencement nouveau; partir d’une réalité ou considérée comme telle pour arriver à une autre réalité ou considérée comme telle.

                -etc...

     

Voilà bien des réflexions sur lesquelles le vidéothécaire peut s’interroger dans la constitution de la « pointe fine » de sa vidéothèque. Certes, il compose sa base pyramidale de films où ces questions et ces enjeux de forme sont absolument secondaires mais tout de même, il peut avoir l’envie d’élever plus haut sa pyramide. Cet élancement sera toutefois plein d’humilité car constitué d’un cheminement labyrinthique. Tout comme le ferait un artiste s’approchant près de la vérité d’une forme finale, le vidéothécaire peut agir en artiste sur son fonds en y cherchant une structure de plus en plus précise. Un fonds où toutes les œuvres s’éclaireraient les unes les autres pour arriver à une sorte de conscience de plus en plus nette, de plus en plus équilibrée, qui ferait sortir le cinématographe d’un âge forain.


Le cinéma est en permanence guetté par la « représentation » et son trop-plein de signifiant. Celui-ci signale en réalité « une possession » par autre chose que du cinéma. Représentation : signe de mort, alors qu’il s’agirait plutôt d’utiliser les signes de « présentation » : signe de vie (c’est d’ailleurs un terme gynécologique définissant la partie du fœtus qui se présente en premier, lors de l’accouchement !). Le vidéothécaire pourrait fort bien exiger des signes de « présentation » pour un certain pourcentage des acquisitions. Car il y a des films trop inaccessibles dans leurs représentations ; inaccessibles dans leur dispositif lourdement scénique, dans leur dispositif lourdement « scénaristique », dans leur dispositif lourdement protocolaire. Dès lors, consacrer quelque argent à l’acquisition de films où la caméra n’est pas un outil de reproduction mais un outil de création pourrait être pour le vidéothécaire un bel enjeu de discernement.

 

Avenir. Il reste au cinéma à sortir d’un âge de la superstition, qui consisterait à croire qu’il est une addition d’effets spéciaux pris comme une médication et un remède à l’ennui intérieur du spectateur. Etrange paradoxe : le Cinématographe : art du morcellement, du découpage, pour mieux rendre compte d’une unité : celle des êtres et des choses. Ce paradoxe est peut-être le plus bel enjeu de modernité pour lui. Pour terminer, une dernière citation de Bresson (encore lui…). « Tu appelleras un beau film celui qui te donnera une haute idée du cinématographe. »

 

 

 


Philippe Leclert,

Médiathécaire de Blois

 

 

 

* Fine pointe : expression ancienne, consistant pour l’âme à trouver une autonomie qui garantissait la possibilité d’une quête du sens et d’une recherche des causes.
**cf. Notes sur le cinématographe de Robert Bresson : " Deux sortes de films : ceux qui emploient les moyens du théâtre (acteurs, mise en scène, etc.) et se servent de la caméra afin de reproduire ; ceux qui emploient les moyens du cinématographe et se servent de la caméra afin de créer."
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